Le viol comme instrument de torture au Burundi

 

 

Suite à la parution du rapport soumis par la Commission d’enquête sur le Burundi du Conseil des droits de l’homme le 4 septembre 2017, un grand nombre de violations des droits humains ont été mises en lumière.

Alors que la plupart des violations mentionnées dans le rapport sont régulièrement rapportées, l’utilisation du viol et autres violences sexuelles sur les hommes comme instrument de torture apparaît comme une atrocité trop rarement dénoncée.

Les faits

Depuis avril 2015, date à laquelle le président Pierre Nkurunziza a annoncé sa candidature pour un troisième mandat, le Burundi vit une crise politique qui ne semble pas s’essouffler. La population burundaise subit une grosse vague de répression, perpétrée principalement par « les forces de sécurité burundaises et les Imbonerakure (membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir) »[1] . D’après le président de la Commission d’enquête sur le Burundi, ces violences sont principalement dirigées contre des jeunes hommes perçus comme des opposants au gouvernement burundais[2].

La Commission a mis en évidence dans son rapport de nombreux cas de violences et tortures à caractère sexuel exercés sur des hommes en détention. Les témoignages reçus ont révélé des violences très brutales avec notamment des viols, des mutilations génitales, des cas de nudité forcées, des injections de substances inconnues dans les parties génitales occasionnant de graves blessures.

Il a été expliqué par les victimes que ces actes de torture étaient effectués dans le but de leur faire avouer leur participation aux manifestations anti-Nkurunziza, leur appartenance à des groupes d’opposition, la localisation de caches d’armes, d’obtenir des informations quant au fonctionnement de ces groupes armés, ou encore de les contraindre à dénoncer des membres de groupes d’opposition[3]. Les auteurs de ces actes ont également justifié leurs actions par le désir de punir les personnes affiliées à des groupes d'opposition en humiliant et portant atteinte à la masculinité des victimes.

Alors que ces deux motifs immédiatement exprimés par les auteurs des crimes sexuels ressortent lors des témoignages des victimes, la Commission d’enquête estime plus généralement que ces violences ont été commises dans le but « d’imposer une forme de domination »[4].

Il est clair que l’objectif des violences sexuelles envers les hommes burundais représente un phénomène politique qui vise l’opposition au gouvernement et punit les non-partisans pour le simple fait d'être opposé au gouvernement. En effet, comme souligné par Cécile Pouilly, il y a une réelle « volonté de casser une possible opposition »[5].

Un mal sous silence

Les violences sexuelles et viols comme outils de guerre sont malheureusement monnaie courante, surtout pour les femmes. Cependant, il est aussi vrai que de plus en plus d’hommes se trouvent être victimes de ces crimes. Néanmoins, ce sont des victimes bien trop peu entendues et aidées. En effet, par peur d’une stigmatisation, de représailles ou encore de rejet de la part de leur communauté, ces derniers n’admettent que rarement le crime qu’ils ont subi. Par conséquent, il est compliqué d’établir la portée de ce phénomène, ce qui peut en partie expliquer pourquoi ce dernier est trop souvent négligé et n’est pas abordé.

Le système judiciaire burundais rendant la démarche de porter plainte lors de cas de viols assez compliquée, les auteurs de viols sont non seulement protégés par leur statut de représentant de l’ordre ou de membre du parti, mais le sont aussi par le système judiciaire permettant l’impunité de leurs actions. Par conséquent, les victimes se sentent obligées de rester silencieuses pour éviter d’autres menaces et représailles.

Le fait que l’homosexualité soit pénalisée par le système législatif burundais constitue particulièrement pour les hommes victimes de viols un frein pour oser admettre les crimes qu’ils ont subis.

La perspective du genre sur ce sujet occupe une place forte. En effet, le Burundi est une société patriarcale et l’idée que les violences sexuelles soient aussi perpétrées sur des hommes est complétement niée. Les hommes ayant été victimes de ces violences sont stigmatisés considérés comme ayant perdu leur masculinité, pouvoir et domination, attributs rattachés à leur genre.

Pour toutes ces raisons, très peu d’hommes admettent en avoir été victimes. Cependant, les conséquences de ce silence sont multiples pour les victimes de ces agressions. Il en va principalement de leur santé physique et psychologique. En effet, en ne parlant pas, les victimes ne reçoivent pas les soins dont elles ont besoin, ce qui aggrave les conséquences des violences qui ont été commises. Par honte ou par peur de la stigmatisation, les hommes n’avouent pas au corps médical ce qui leur est arrivé, et cela peut avoir des conséquences immédiates, mais aussi sur le long terme, comme par exemple « des dysfonctions érectiles, des problèmes urinaires ou des douleurs chroniques au niveau des parties génitales »[6]. Psychologiquement, les hommes victimes d’agressions sexuelles ont aussi admis « ressentir un manque de désir sexuel, un sentiment d’isolement, ou faire l’objet d’un stress post-traumatique »[7].

Conclusion

 Les tortures et violences sexuelles dénoncées ci-dessus représentent de graves violations des droits de l’homme, comme le droit à la sécurité de la personne et le droit d’être protégé contre la torture et autres traitement cruels, inhumains ou dégradants, sans compter l’atteinte à l’intégrité physique et psychique de la victime.

Il est important d’insister sur le fait que, contrairement aux femmes, les violences et crimes sexuels perpétrés sur les hommes au Burundi se déroulent dans le cadre de la détention, dans une optique de punir ces derniers d’être membres de groupes opposés au Gouvernement.

Le viol est souvent commis pour asseoir une certaine domination, violer des hommes détenus et considérés comme opposants au gouvernement, est un moyen de montrer le contrôle du parti aux citoyens burundais.

Le Burundi étant un pays avec une culture à dominance patriarcale, très peu de victimes de violences sexuelles masculines expriment ou dénoncent ce qu’ils ont subi, par peur d’une stigmatisation, d’un rejet de la part de leur communauté, ou de représailles. Ceci complique grandement l’obtention de données sur le problème et par conséquent, la mise en œuvre de solutions pour combattre ce fléau. Ces données sont encore plus difficiles d’accès du fait que le Burundi ne laisse que très peu d’ONG opérer sur son territoire et refuse inlassablement l’intervention de l’ONU et d’autres organisations internationales sur son territoire.

Il devient important de lancer la discussion sur les victimes masculines de violences sexuelles pour un jour ou l’autre parvenir à dé-stigmatiser leur situation, et pouvoir développer des réponses appropriées à ces crimes. Pour commencer, CNI aimerait lancer un appel aux autorités responsables des soins dans les centres de détention pour les inciter à être plus attentives à la condition physique et psychologique des détenus lors de leur suivi médical. Cela pourrait permettre aux détenus victimes de violences sexuelles d’être soignés, tout en leur laissant le choix de s’exprimer s’ils le souhaitent. Cet appel concerne aussi les ONG et organisations internationales présentes dans les camps de réfugiés dans les pays voisins où de nombreux Burundais déjà victimes de crimes fuient et ont besoin de soins et de suivi.

 

[1] Paragraphe 5 de la résolution 33/24

[2] Présentation Orale de M. Fatsah Ougergouz, Président de la Commission d’enquête sur le Burundi, lors du Dialogue Interactif sur le Burundi de la trente-sixième session du Conseil des Droits de l’Homme

[3] Rapport final détaillé de la Commission d’enquête sur le Burundi, Conseil des Droits de l’Homme, trente-sixième session, 11-19 septembre 2017

[4] id.

[5] http://www.rfi.fr/afrique/20160117-burundi-le-viol-une-arme-service-repression

[6] Rapport final détaillé de la Commission d’enquête sur le Burundi, Conseil des Droits de l’Homme, trente-sixième session, 11-19 septembre 2017

[7] id.

Contact

Suivez-nous sur facebook